08 juillet 2011

Article publié initiallement sur Acturevue

 

Répônse à François Fillon (Fillon répond à la gauche sur les retraites)

M. le PM souhaite rétablir des vérités au sujet des engagements non tenus du parti socialiste. Il fait bien sans doute. Mais à mon tour je voudrais rétablir des vérités concernant ses propos. Je tiens à certifier que l'ensemble des données que je m'apprête à citer sont librement disponibles sur le net, si vous n'êtes pas convaincus, vous pourrez tout vérifier aisément.

La présente réforme que nous proposent le gouvernement et sa majorité afin de sauver notre système des retraites par répartition se fonde essentiellement sur le repoussement de l'âge légal de départ à la retraite de 60 à 62 ans, ce qui devrait permettre de réduire les déficits en allongeant la durée de cotisation. À première vue, cela ne pose pas de problème. Deux années supplémentaires ne semblent pas trop contraignantes, du fait de l'allongement de l'espérance de vie. Cette question mérite cependant d'être approfondie : d'abord, si l'on met de côté la question de l'âge légal de départ en retraite (il est toujours possible de liquider sa pension avant, mais avec des pénalités plus ou moins élevées), rappelons nous que l'autre déterminant du montant de la pension de retraite est le nombre d'années de cotisations. Afin de bénéficier d'une retraite à taux plein, celui-ci s'élève à 41,5 annuités. Un calcul simple : une personne qui a fait des études supérieures et rentre sur le marché du travail à 25 ans n'aura donc suffisamment cotisé qu'à... 66 ans ! Et l'on constate effectivement que la plupart des salariés qui ont la possibilité de conserver leur emploi à terme prennent d'ores et déjà leur retraite à 65 ans et pas à 60 afin de toucher leur pension complète.

Mais encore faut-il pouvoir effectivement travailler jusqu'à 60 ou 62 ans ! En réalité plus de 50% des personnes qui touchent leur pension à 60 ans étaient déjà au chômage ou en inactivité. Il faut quand même rappeler un point essentiel : en règle général ce ne sont pas les salariés eux-mêmes qui décident de rester dans l'emploi, ils n'ont pas la possibilité de faire l'arbitrage entre travail et loisir, leur employeur le fait pour eux ! (c'est d'ailleurs bien souvent la même chose concernant le temps de travail : la plupart des salariés ne font pas eux-mêmes le choix d'effectuer des temps partiels ou au contraire des heures supplémentaires ; mais ce genre de vérité passe souvent inaperçue face à des slogans comme « travailler plus pour gagner plus »). La précarité des séniors est particulièrement sévère ; il est très difficile de retrouver un emploi si la perte du travail a lieu après 50 ans. Ainsi, on constate qu'en moyenne la période moyenne d'ancienneté au chômage s'élève à 21 mois contre 13 mois en moyenne pour l'ensemble des chômeurs. Rappelons nous également que de l'autre côté, le chômage des jeunes est particulièrement élevé (environ 25%) et ceux ci ont bien des difficultés à trouver un emploi stable, enchaînant des contrats précaires. En combinant ces résultats, nous réalisons que l'espérance d'activité professionnelle s'élève aujourd'hui à 37 ans, 35 pour la génération de 1970 (chiffres du ministère du travail), et cette période d'activité comprend je vous le rappelle non seulement le travail mais également les périodes de chômage. En réalité, en jouant ainsi uniquement sur l'allongement de la période de cotisations, cette réforme prévoit moins d'augmenter les recettes que de diminuer les pensions pour de nombreux travailleurs, les plus fragiles, qui devront passer deux années supplémentaires à attendre pour pouvoir liquider leur retraites, vivotant des minimas sociaux et voyant se réduire comme un peau de chagrin leur pension tant espérée.

L'argument le plus largement utilisé par nos chers dirigeants et leurs relais médiatiques est l'allongement incontestable de l'espérance de vie. Encore une fois, ceci mérite d'être examiné de plus près. Effectivement, nous vivons actuellement un véritable papy boom : les générations du lendemain de la Guerre arrive désormais à l'âge de la retraite. Cependant, selon les statistiques, cet augmentation du nombres de retraités ne signifie pas pour autant une diminution de la masse de la population active : il semblerait que celle-ci doive rester stable pour au moins les trois prochaines décennies, ceci notamment grâce à la forte natalité dont bénéficie notre société et également de l'immigration : eh oui ! Les travailleurs immigrés aussi cotisent ! Enfin, si allongement général de l'espérance de vie il y a, tout le monde ne le vit pas de la même manière. En effet, on constate une différence de 7 ans entre l'espérance de vie d'un cadre et celle d'un ouvrier. En outre, l'espérance de vie en bonne santé ne s'élève qu'à 63 ans. Notre malheureux ouvrier ne touche donc sa pension que pour payer sa tombe !

Voyons maintenant le budget des retraites au sein du budget de l'État : ce dernier s'élève à environ 1000 milliards d'euros ; le système des retraites requiert 250 milliards d'euros pour être en équilibre budgétaire, sur les 440 milliards que pèsent l'ensemble des dépenses du système de protection social (comprenant également l'assurance maladie, les allocations familiales et de l'assurance chômage, autant de choses coûteuses, improductives et inutiles aux yeux de nos amis du Medef, de Bruxelles et des agences de notations, auxquels l'ami Sarko aime tant faire plaisir) ; en 2009, nous sommes parvenus à un budget de 240 milliards d'euros pour financer nos retraites. Il manquait donc 10 milliards pour boucler le financement. Où donc trouver une telle somme ? (petit rappel, le plan de sauvetage des banques monté par l'ensemble des états européens s'élevait à 1700 milliards d'euros et en 2008, le seul État français a déboursé 40 milliards d'euros pour sauver les banques françaises qui avaient mal joué sur les marchés). Pour trouver ces 10 milliards, au lieu de proposer une réforme structurelle, le gouvernement se contente donc de mesures superficielles, qui feront au moins plaisir aux agences de notations et à la BCE, mais pénaliseront les plus faibles : les séniors au chômage, nous l'avons dit, mais également les personnes qui ont été astreintes pendant une grande partie de leur vie active à des temps partiels, en particulier les femmes, qui doivent jongler entre vie familiale et vie professionnelle, prenant éventuellement des congés maternités (à l'heure actuelle, la pension de retraite des femmes s'élève en moyenne à 40% de celui des hommes). S'ajoutent également ceux qui ont commencé à travailler (certes le gouvernement a fait quelques concessions sur ce point, il faut bien le reconnaître ; n'empêche que la focalisation sur l'âge de départ en retraite plutôt que la durée de cotisations les pénalisent fortement) ; tous ceux également qui ont mené une carrière irrégulières, quelques années dans le privé avant de passer dans le public, un jour indépendant, le lendemain salarié. Ceux-ci seront d'ailleurs de plus en plus nombreux. Le temps ont l'on entrait à 20 ans dans une entreprise pour en ressortir 40 ans plus tard est révolu ; le concept même de CDI est sans doute amené à disparaître. En un sens, c'est sans doute tant mieux : chacun doit pouvoir individualiser son parcours, mener une carrière indépendante, avant de se donner la chance de sortir quelques temps du système pour s'épanouir autrement, s'engager dans des associations ou voyager. Encore faut-il adapter nos instruments politiques et économiques à ces transformations de la société !

La critique pour la critique est vide de sens. Que pouvons-nous envisager en plan de rechange ? Conserver notre système actuel sans réforme est suicidaire, se contenter de taxer les stock options comme le proposent certains est insuffisant. Mais si nous écoutons les économistes, les sociologues, les partenaires sociaux, nous découvrons que des alternatives existent, contrairement aux assertions de notre PM, qui ne voit qu'une SEULE solution. Ne pas se contenter de réformes ponctuelles et ciblées, n'ayant pour objectif que de se conformer à des critères budgétaires, mais envisageons une remise à plat du système. Comparée à la réforme proposée, sans doute faut-il prendre en compte plus clairement la question de la durée de cotisation, mais également sa composition (le partage se fait actuellement à environ 40% par les salariés et 60% par les employeurs) et son montant (le taux de prélèvement est déjà élevé en France (environ 25%), c'est ce qui nous a permis de nous doter d'un système plus généreux, mais à l'heure actuelle, il nous faut sans doute envisager de repenser en profondeur les solidarités inter-générationnelles). Permettre également un suivi tout au long de la vie active de ses droits par le travailleur, afin de restaurer la confiance et de briser les incertitudes. Il nous faut poser un vrai débat sur la question de la pénibilité du travail, très complexe mais toujours abordée en termes vagues. Une réforme structurelle exigera également une plus grande harmonisation des régimes de retraites pour éviter les empilements qui caractérisent notre système actuel. Il ne s'agit évidemment pas ici d'opposer simplement les travailleurs du public et du privé (cette stratégie n'a été que trop employée par Sarkozy, qui n'a de cesse de monter les français les uns contre les autres, de diviser le peuple, accusant tantôt une jeunesse désespérée, tantôt dénonçant les « privilèges » de certaines catégories qui durement avaient arraché par le passé quelques droits, enfin de compte criminalisant des groupes sensibles et souvent fragiles à des fins politiciennes) ; en réalité un bien plus grand nombre de régimes différents se superposent. Harmoniser, c'est fonder un régime plus clair, susceptible de favoriser le lien social, un système universel qui convienne à tous (ce que les députés de la majorité ne souhaitent pas pour eux-mêmes : ils ont récemment rejeté l'amendement 249 qui prévoyait d'indexer le régime des retraites des membres du gouvernement et des parlementaires sur le régime général).

Une réforme structurelle et systémique doit résolument être en lien avec la politique de l'emploi, celle que Sarko et sa clique se sont efforcés de détruire, bradant le service public, favorisant la concurrence entre les opérateurs de placement des demandeurs d'emploi, renforçant lourdement la pénalisation de ceux-ci en indexant strictement l'obtention de l'allocation chômage sur les démarches de recherche d'emploi. La réforme doit également être en lien ferme avec l'éducation et la formation professionnelle : lier trois moments clés de l'existence, les études, le travail et la retraite, et refuser les politiques décousues, faites de bricolages et d'inspirations multiples et incohérentes.

Nous devons bel et bien nous méfier de la réforme du gouvernement, telle qu'elle nous a été imposée. Sarko nous inflige la rigueur, l'austérité, alors que la croissance reprend timidement, histoire de plomber l'investissement et la consommation. Pourquoi donc ? Afin de payer l'inutile relance sur la consommation : autant d'argent du contribuable jeté par les fenêtres, au lieu de financer l'enseignement, la recherche et plus encore la formation professionnelle, au lieu de venir en aide à nos PME, de dynamiser ainsi la productivité, tout en faisant en sorte qu'elle bénéficie de nouveau aux travailleurs et non plus seulement au capital. Rappelons également au passage, que les ministres chargés de la mise en place d'une telle politique antisociale, Mme Lagarde, M. Woerth et M. Barrouin, sont chacun grassement rétribués au montant de 15000 euros par mois : tout le monde n'entend pas l'expression « se serrer la ceinture » de la même manière.

 

Le gouvernement et la majorité ont donc fait le choix d'une réforme superficielle et injuste, un choix qui risque bien de nous conduire à un accroissement des inégalités, à une détérioration des solidarités au sein de la société française, et en fin de compte à une aggravation des tensions qui minent d'ores et déjà notre pays. Un pas de plus a été franchi vers une véritable explosion sociale. Et Nicolas Sarkozy n'est pas seul a emprunté cette voie. À travers toute l'Europe, les gouvernements ont décidé de faire pression sur les peuples, traités comme les vaches à lait de la finance. Le premier ministre David Cameron vient tout juste d'annoncer qu'il allait imposer aux Britanniques une cure d'austérité plus brutale encore que celle que leur avait fait subir Mme Thatcher dans les années 1980. À moins que la conscience morale ne surgisse de nouveau à l'esprit de nos gouvernants, l'heure  est peut-être revenue de réveiller le Spectre qui autrefois hantait l'Europe.

 

Antoine Bozio et Thomas Piketty, Pour un nouveau système de retraite : Des comptes individuels de cotisations financés par répartition (Rue d'Ulm, 2008)

Jean-Pierre Laffargue, La réforme du système des retraites : à qui les sacrifices ? (Rue d'Ulm, 2007)

http://www.laviedesidees.fr/La-societe-francaise-a-l-epreuve.html


http://www.senioractu.com/Chomeurs-seniors-une-grande-etude-de-l-Anpe-dresse-leur-profil_a5655.html

http://www.performance-publique.gouv.fr/le-budget-et-les-comptes-de-letat/approfondir/deficit-et-dette-lequilibre-budgetaire/le-redressement-de-nos-finances-publiques-est-necessaire.html

http://www.aft.gouv.fr/aft_fr_23/cadre_budgetaire_25/principaux_chiffres_89/besoins_ressources_financement_94/index.html

http://www.performance-publique.gouv.fr/le-budget-et-les-comptes-de-letat/approfondir/les-recettes.html

http://www.performance-publique.gouv.fr/le-budget-et-les-comptes-de-letat/lessentiel/le-budget-de-letat.html

http://www.inegalites.fr/spip.php?article377&id_mot=99

http://www.laviedesidees.fr/La-societe-francaise-a-l-epreuve.html

http://www.lepost.fr/article/2010/10/14/2265102_reforme-des-retraites-victoire-rejet-de-l-amendement-n-249.html

la remarque sur les salaires des ministres s'appuie sur une récente interview de François Barrouin sur France Inter dans l'émission de Patrick Cohen (le 13 octobre 2010, vidéo visible sur dailymotion).

Posté par QuentinDL à 11:05 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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